samedi 5 février 2011

Pourquoi « Les Humbles Éditions »

Ma maison d’édition s’appelle Les Humbles Éditions. Pourquoi? Eh bien… Quels sont les contraires de l’humilité? Dit autrement, à quelles calamités l’humilité est-elle un antidote? Orgueil. Perfectionnisme. Égocentrisme. Toutes des qualités d’artiste!

Moi, j’ai commencé à écrire des histoires quand j’avais huit ans. J’avais du talent et, à l’école, les profs étaient admiratifs. Au secondaire, j’ai participé à plusieurs concours d’écriture et… j’en ai gagné plusieurs. À 15 ans, une année, avec deux concours, 1500 mots, je me suis fait 1500 $ (en 1994!). Tout ça pour dire que dans ma tête, c’était facile. Il suffisait que j’écrive pour être reconnue, et en plus pour gagner de l’argent. (Hi! hi!)

www.photo-libre.fr
J’ai pris ma première débarque quand j’ai participé, à 16 ans, à un concours de nouvelles qui avait lieu quelque part en France. Il fallait envoyer quatre nouvelles de dix pages. J’ai tout écrit ça, tout envoyé ça, et je n’en ai plus jamais entendu parler. Bon.

Au cégep, en Arts et Lettres, puis à l’université, en Études littéraires, on lit évidemment des auteurs reconnus, ou méconnus mais géniaux. J’avais encore la chance d’écrire des chefs-d'œuvre, d’être publiée chez Gallimard ou aux Éditions de Minuit (mais oui, en France! Y a rien de trop beau!). Mais il y avait urgence. Après tout, j’avais entendu dire qu’à 18 ou 20 ans, Camus était déjà rédacteur en chef d’un journal (je viens d’aller vérifier ça, je pense que c’était de la foutaise…). Rien que pour dire que je me comparais aux plus grands, qu’il fallait que mes textes soient à la hauteur.

Après mon bac, j’ai écrit un récit d’autofiction. Ma première œuvre! Cent pages! Il est encore dans mon classeur. Deux amies l’ont lu, plus un adulte mûr qui m’en a fait une critique plate. QUOI? Il ne suffisait pas que j’écrive pour que ce soit acclamé unanimement? J’avais remis mon texte à un éditeur, un jeune éditeur charismatique que je connaissais. Mais sa maison a mis fin à ses activités et je ne l’ai jamais relancé. La honte.

Eh bien, j’ai appris que la honte, c’est une manière d’orgueil déguisé. Une blessure d’ego. Si je ne voulais pas briller aux yeux de tous, qu’est-ce que ça pourrait bien me faire, qu’on n’aime pas mon truc? Si je n’étais pas prise dans mon nombril à espérer gloire et égards, je serais plus ouverte à la critique…

L’humilité, donc. J’aime voir l’humilité comme une forme de justesse : être qui je suis, ni plus, ni moins. Ne pas me prendre pour une autre, et laisser faire aussi la fausse modestie.

J’AI PEUR DE LA CRITIQUE! C’est certain. JE VEUX QU’ON M’AIME! Bien oui. Alors, ça serait beaucoup plus sûr de ne jamais faire lire mon roman à personne, en continuant de rêver qu’il gagne un Goncourt ou un Nobel…

Hier une connaissance m’a dit :
– Tu vas publier ton livre! Est-ce que c’est un bon éditeur? 
Je rigolais.
Oh oui, excellent éditeur. C’est moi-même.
Ah…

Bien sûr que j’aurais aimé avoir l’appui d’un éditeur. Quelqu’un qui croit en mon roman, qui mise sur lui. Et qui prend en charge révision, graphisme, impression, marketing et investissement financier. J’ai fait deux rondes avec mon manuscrit, complètement réécrit la deuxième fois. Une dizaine d’éditeurs, ça revient à une centaine de piastres (impression et timbres). Et ça a pris jusqu’à plus de douze mois pour avoir toutes les réponses. Peut-être qu’en ciblant mieux les éditeurs, en continuant d’envoyer mon texte pendant cinq, dix ans, ça finirait par fonctionner.

Mais il demande à naître, maintenant, pas dans dix ans! Alors, humilité de publier à compte d’auteur, de renoncer à la honte et d’accepter la chose, avec simplicité. Oui, c’est un peu une épreuve pour transcender la honte, pour coucher l’ego un tout petit peu. Dégonfler ses exigences de grandeur et vivre dans la réalité.  (Mais, en passant, c'est assez plaisant comme processus. Je m'amuse bien! et ça engendre de beaux échanges.) Mon roman n’est pas parfait, mais rassurons-nous : les trois personnes qui ont lu la dernière version ont eu plaisir à le faire.

J’avais peur de lire ton roman, Jacinthe, parce que je craignais de ne pas aimer ça et de ne pas savoir comment te le dire. Mais j’ai aimé ça! m’a dit l’une.

Il y en a qui retournent au cinéma pour voir une deuxième fois un film qu’ils ont aimé, m’a dit une autre. Moi, je veux relire ton roman.

Ouf!

Alors, les Humbles Éditions, parce qu’elles envoient dans le monde ce roman tel qu’il est, ni plus, ni moins. Et qu’elles consentent à ce qu’il fasse son chemin, sans garantie de rien. Comme des parents qui diraient à leur enfant : « Tu as ta place dans le monde. Nous, on croit en toi. Peu importe ce que les autres diront. »

P.S. Je viens de me rendre compte en écrivant que "Les Humbles Éditions", ça a quelque chose de pompeux. Comme c'est comique! De toute évidence, il me reste encore un peu d'humilité à acquérir.





5 commentaires:

  1. Patricia, chef de grand talent et propriétaire du Restaurant Congé de cuisine (une cliente à moi, et je crois bien une amie en devenir), m'a écrit ces commentaires:

    " J’imagine – et j’avoue ma totale ignorance du milieu - que les éditeurs choisissent les livres en fonction de leur caractère vendable, à court terme. Si une crise du pétrole faisait la Une des journaux (ou de « Tout le monde en parle » …), le téléphone sonnerait probablement à la seconde (à ce qu’il paraît, les éditeurs en arrachent financièrement parlant… )."

    et

    "J’ai bien envie de mettre en opposition deux qualificatifs lus sur ce blog « engagé » et « humble », mots qui me font penser à Gandhi. Je me demande comment Gandhi qualifiait sa production littéraire, quel mot il utilisait…"

    Donc, de Patricia Lamas, http://congedecuisine.com/

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  2. Et moi-même, je réponds...

    C'est un peu un piège, les étiquettes. Dès qu'on se proclame humble, on a perdu pas mal d'humilité! Dès qu'on se dit engagé, il y a risque de faire les choses pour correspondre à l'image que ça implique plutôt que vraiment par authenticité. Mais bon, assumons-nous. Il n'y a que dans la méditation qu'on peut se défaire des mots, et si je la pratique régulièrement, ce n'est pas mon état permanent!

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  3. Créer est avant tout un acte immensément profond et solitaire, immensément solitaire. Tellement, que parfois cet acte nous dresse debout face à la société, aussi fort qu'elle. Elle s'en trouve désarmée et ne sait comment agir face à nous. La cocasserie, c'est que nous nous sentons tellement serein, que nous ne lui demandons même pas de réagir : nous nous suffisons et elle s'en trouve vraiment vexée. Hi!Hi!

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  4. Salut Os de lin!

    Merci de partager ta vision de la création. Je pense que je suis pas mal plus dépendante que ça de la société!

    Par ailleurs, tu m'as beaucoup inspirée à persévérer dans mon projet avec ta propre persévérance de solitaire. Merci d'être toi!

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  5. Bonjour chez vous ! Je viens de terminer la lecture de Cité carbone. Une belle incursion entre deux mondes. Je tente depuis quelques années d,écrire à ce propos, et la lecture de votre texte a été très inspirante. D,autres auteurs sont aussi intéressés par ces prises de conscience opulence-richesse/débrouille-pauvreté, tel Henri Lamoureux. Pour ma part, je vous remercie pour ce très bon texte.
    Henri-C. Baudot (Montréal)

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